Le bourreau, la victime et le tolérant

Les festivités du 500e anniversaire de la Réforme se centrent sur la figure de Luther. En Suisse romande, c’est Jean Calvin qui porte le rôle de figure tutélaire. Il est souvent convoqué avec deux de ses contemporains pour former un trio caricatural: Jean Calvin l’intransigeant, Michel Servet la victime et Sébastien Castellion le tolérant. Le théologien et philosophe Vincent Schmid, pasteur à la Cathédrale de Genève, revient sur quelques épisodes genevois du XVIe siècle.

Sébastien Castellion fut le premier, dans l’histoire intellectuelle de l’Europe, à traiter des droits de la conscience individuelle de façon systématique. Le procès et l’exécution de Michel Servet, médecin et théologien espagnol, au mois d’octobre 1553 à Genève, lui donnent l’occasion, au-delà de la polémique contre Calvin, d’ouvrir un débat qui s’adresse à l’ensemble de la chrétienté. Il le développe au fil de quatre ouvrages, le Traité des Hérétiques et De l’impunité des hérétiques (1554), Conseil à la France désolée (1562) et Contre le libelle de Calvin (1612). Le point de départ de Castellion est la conscience individuelle. Il affirme le principe de son inviolabilité puisque la conscience appartient à Dieu. Il déduit ce principe de la justification par la foi seule, pierre angulaire de la dogmatique réformée. Sous le pseudonyme de Martin Bellie, il écrit dans le Traité des Hérétiques:

Je n’ose violer ma conscience, de peur que je n’offense Christ, lequel a défendu par Saint Paul son serviteur, que je ne fasse rien de quoi je sois en doute s’il est fait ou non. Car il me faut être sauvé par ma propre foi et non par celle d’autrui.

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Il reste remarquable que Castellion n’ait jamais employé le terme de tolérance – contrairement à celui de conscience – peut-être en raison de sa connotation péjorative au XVIe siècle. Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien la liberté de conscience telle qu’il la définit qui constitue le socle de la tolérance. L’idée sera reprise et prolongée par les générations suivantes, à commencer par Pierre Bayle, puis Locke, Milton, Rousseau, Voltaire, sans oublier les Révolutions américaine et française. A cette échelle, on mesure l’importance du legs de Castellion au patrimoine intellectuel et spirituel de l’Europe. On pourrait enfin dire que la tolérance fut l’enfant naturel de la Réforme. L’enfant que les Réformateurs n’auraient certes pas voulu mais qui est né dans la marge du mouvement général. Ils ont posé des thèses dont ils n’ont pas perçu l’entière portée. C’est pourquoi, dans la Genève du XVIe siècle, «la vérité est encore impatiente de naître».


Cet extrait provient de l’article «La liberté de la conscience et la Réforme» de Vincent Schmid. Il est disponible dans le n°45 de la Revue des Cèdres: La tolérance se cherche une religion.